Anna de Sandre

Vases communicants avec Lephauste

In Les Vases Communicants on 5 décembre 2009 at 00:01

« Pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait de nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants, à l’initiative de François Bon.

Aujourd’hui, j’écris chez Lephauste sur son blog Humeur Noirte, et j’accueille son texte ici.


DÉGOUPILLÉE

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“Tordu, torride, à sec, sans plus d’ambages, je la clÔquais aux chevilles. Elle plia sur les graviers, un gadin sans les gradins, sans public, seul à seul, à quatre pattes, sans faire un pas. Et s’écÔrcha un peu le cÔrsage en essayant de retenir sa jupe.

J’avais des lettres de nÔblesse, un peu. Je les lui plaquais aux fesses beaucoup et je l’Ôuvris à l’index, en commençant par la lettre Ô. Je trouvais là le mÔ qu’il fÔ et le lui murmurais à l’oreille. Juste le mot juste, qu’on ne saurait dire ici. Un de ces mÔ qui cÔmmencent par Ô et se finissent en ÔnÔmatÔpées, à la syncÔpe près. Elle me fit un Ôui décÔché en déballant son chignÔn lâche.

Une grenade, une offensive vous voulez dire ? C’est simple. Vous la prenez bien en main, vous l’assurez, la tenez ferme comme un nichon, même menu, mais volontaire. Puis vous cherchez la cible, si possible pas trop près de vos tympans, en glissant un doigt nerveux dans l’anneau de la goupille. Quand vous avez trouvé la cible, si possible pas trop loin des écorces qui vous pressent, vous lancez un dernier regard tendre à l’objet de vos délits, à ces mains pleines d’innocents devenus manchots à force d’aimer de loin en moins. Le tendre objet de vos délices. Et là d’un coup sec…

Tordu, torride et sans plus d’ambages, je l’enculai en plein midi de son cadran solaire. Pile à l’heure ! Me fit-elle savoir en soufflant une mèche dans la buée dégoûtante de la lunette arrière. Ce que c’est que d’aimer tout de même, d’aimer à ce point les armes déchiquetées du combat rapproché.”

Lephauste

J’aime la plume de cet homme d’humeur Noirte. Sur son blog, il frappe souvent avec des pognes maroquinées, mais quand il est invité chez une dame, il les glisse plus volontiers sur du papier chiffon.


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Les autres vases communicants :

François Bon & Pierre Ménard

Martine Sonnet & Pierre Cohen-Hadria

Anthony Poiraudeau & Michel Brosseau

Leroy K. May & Marie-Hélène Voyer

Thomas Vinau & La Méduse et le Renard

Robinson en ville & Danièle Momont

Cécile Portier & Jérôme Denis

Bertrand Redonnet & Juliette Mézenc

Old Gibi & Enfantissages

Daniel Bourrion & Olivier Guéry

Anne Savelli & Christine Jeanney

Zoë Lucider & Clopine

En attendant de mes nouvelles

In Les Vases Communicants on 4 décembre 2009 at 11:25

Les vases communiqueront entre Lephauste et moi ce soir à minuit. En attendant, je poste ici le texte que j’avais écrit dans un échange précédent chez Frédérique Martin.

Chère Frédérique,

Ce petit mot pour te dire que je passe mes vacances comme souvent : près de chez moi. Notre Sud-Ouest est « congrut » de lieux sans flamme autre que celle qui m’entorche, et à chaque fois que, juilletiste ou aoûtienne, je les embrasse en marche de mes bras tendus vers la figue et le tournesol, les clochers rendus taiseux ou l’or bleu de Cocagne me saluent dans leur histoire. Cette diversité est une chance que je partage avec des randonneurs ou des pèlerins, parfois même avec des vieux du coin.

Au cours de ces balades crottées et fécondes, je traverse des villages animés des mains de touristes affairés à toucher la matière du vivant sur des maisons abandonnées, voire en indivision, et beaucoup d’entre eux, je dois dire, manquent se rompre l’âme en tournant comme souvent le dos à l’essentiel.

Les hôtes de vieilles fermes aux poulaillers vides les restaurent parfois, et ces odeurs de frites, de moutarde et de crésyl, je les retrouve partout où le citadin vient consommer de l’authentique.

Si tu me demandes comment je vais, je te répondrai que je ressemble en ce moment à une forêt négligée : comme elle j’ai des chablis tombés d’un gilet pourri, et je marche sur des aiguilles à broder cassées et des feuilles sèches de toute encre.

Je n’ai pu me rendre à ton cher Loubens et j’ai manqué sa musique de chambre, mais je pense à tes lectures publiques quand je vais à Marciac où la libraire enthousiaste a des projets de même sorte.

Il y a parfois, au détour d’une grange, une étrange femme qui conduit doucement sa vie dans l’allée centrale de chez son père, comme Raymond Babbitt, l’homme de la pluie qui penche sa tête sur la musique « On the road » de Hans Zimmer.

L’autre jour, j’ai vu qu’elle arrondissait l’angle de ses ongles. Elle a probablement peur qu’on fasse le rapprochement avec les jambes écorchées de sa mère quand on la sortira de l’eau épaisse du puits.

Tu la connais je crois, c’est la petite-fille du vieux garçon vacher, celui qui jouait à cochon pendu sur l’arbre tordu près de ton ancienne école communale.

On dira qu’elle a glissé sur la margelle glacée par le grand vent… En plein été, tu parles ! Tout le monde sait pourquoi elle l’a fait…

Je t’envoie cette lettre avant la dernière levée de la Poste ; ici elle est matinale au point qu’on voit presqu’encore le cul des chats qui s’en retournent chez eux quand le facteur ouvre la boîte.

Je rentre maintenant chez moi, retrouver les mains qui m’apaisent. Mon Dieu, si j’avais su plus tôt que le sel des larmes est soluble dans l’autre…

Je t’embrasse avec la pudeur d’une ourse atrabilaire, et j’attends bientôt de (lire) tes (prochaines) nouvelles.

Anna

Le parapluie rouge (2)

In Biffures, Le parapluie rouge on 29 novembre 2009 at 12:19

(Début ici)

Je fume rapidement à l’angle du café. La pluie est bruyante. Elle tombe depuis vingt pleines minutes avec brutalité, vulgaire et glacée. Je garde les pieds au sec dans un carré à l’abri des gouttes. La rue dans ces rideaux qui frappent ressemble à un dimanche où l’on aurait oublié d’éteindre les enseignes au front des boutiques. On voit des halos flous et quelques silhouettes en attente sous des porches, et des essuie-glaces comme des métronomes disciplinent le rythme de l’averse et dégagent l’eau devant des conducteurs fatigués.

Les voitures garées ou au ralenti résonnent ensemble du même bruit incessant, et cette berceuse me rappelle l’époque où j’avais un Sweet home, avec un cellier, deux balcons pétés de géraniums et de nombreux chats nourris comme moi à la fortune du pot et sur les maigres euros que je glanais en disant parfois la bonne aventure dans le bar d’un copain, juste avant que le crabe ne l’emporte. C’était dans un village perdu du Morbihan, où comme chacun sait il fait beau plusieurs fois par jour.

J’écrase mon mégot dans un bac ensablé. Je m’engouffre à nouveau dans la salle pour rejoindre ma place. Je la vois de loin. Une femme est assise sur ma chaise et je comprends qu’elle la croit disponible, le patron a débarrassé ma tasse pleine du thé refroidi.

Elle est aussi laide que Carmen Cru, et plus vieille encore si c’est possible, mais son regard nom de Dieu, son regard est mauve et son sourire tape dans ma cuirasse et réchauffe tout ce qui en moi avait gelé depuis la mort de ma mère. (…)